Archives de novembre 2011
Phil Flowers – People People
La réalité des scènes musicales indépendantes diffère tellement entre les grands centres urbains et les régions. Pour la musique alternative, la région ce n’est pas nécessairement la campagne, mais la plupart des villes canadiennes. J’inscris Moncton dans cette catégorie. Pendant quelques années, cette région a été la capitale du métal et du punk rock. Les trucs intéressants n’obtenaient pas l’attention et la visibilité méritée. Depuis mon départ de la ville, j’ai parfois l’impression que la scène s’essouffle. Je crois parfois que Fredericton et Halifax détiennent le monopole en matière de musique indé. Avec son premier album solo, “People People”, le monctonien Phil Flowers me rappelle le contraire. Du début à la fin, ce produit réunit les meilleurs éléments de la région.
Si son disque est paru en 2010, c’est cet automne qu’il a obtenu le plus d’intérêt avec trois prix Musique NB. Ce disque mérite ces éloges. La base de Phil Flowers est folk, avec beaucoup de sonorités americana. Dans son interprétation et sa manière d’approcher l’écriture de textes, il retient plutôt du punk rock. Les musiciens qui accompagnent l’auteur-compositeur-interprète semblent avoir leur influence sur cet aspect; ils soutiennent solidement les chansons sans dénaturer l’idée principale de Phil Flowers. Les deux univers se côtoient parfaitement.
Quand Phil Flowers s’aventure en terrain jazz sur “Torpedoes”, cela est fait avec authenticité. C’est la même chose avec le morceau le plus lourd du disque, “Desert Walk”; les chansons ont un impact direct. Il définit lui-même le son qu’il veut se donner de morceau en morceau tout en conservant une ligne directrice qui permet de garder beaucoup de cohérences entre les pièces rock et les instants seuls à la guitare acoustique.
Ce qui distingue Phil Flowers des autres auteurs-compositeurs-interprètes, c’est qu’il maîtrise l’art de l’écriture de chansons. Il fait preuve de retenue et de concision dans ses mélodies et dans ses textes. Au lieu d’ajouter inutilement des ponts et des liens, il se concentre plutôt à bien remplir ses musiques de paroles. Les refrains de “People People” sont moins mémorables que l’écriture métaphorique, imagée et à double sens. En enchaînement les mots comme il le fait, Phil Flowers peut dérouler ses idées de manière précise.
“People People” est un des meilleurs disques à être sorti de la région de Moncton récemment. Ça faisait un bail qu’un album de ce coin était aussi achevé et intelligent.
Page Bandcamp: http://philflowers.bandcamp.com/
Jean Francois Fortier – Le jour où j’ai changé le monde
Dans le milieu des années 2000, Local Distribution, une entreprise montréalaise de distribution de disques, lançait annuellement la compilation “Québec Émergent”. Ces anthologies permettaient à la fois de découvrir des artistes dont on a vu le nom partout et aussi de revoir les bons coups de l’année en matière de musique indé. C’est là que j’ai découvert la pièce “Sur Mon Île” de Jean Francois Fortier, auteur-compositeur-interprète derrière l’excellent disque “Variations sur le vide”. Pour son nouvel album solo, il délaisse le vide pour aborder la musique sous des formes plus colorées.
Fortier s’inspire énormément de la musique jazz sur cet album. Il apporte ces influences dans un contexte plus moderne et déjanté. Le traditionnel côtoie à merveille des moments plus modernes et ambiants. Les onze pièces forment un bel ensemble, oscillant entre moments très accrocheurs et rêveurs. Les instants jazz du débuts laissent place à d’excellentes chansons pop bien réfléchies et achevées.
Signe des temps, l’album fut enregistré sur l’ordinateur portable de Jean Francois Fortier. Le batteur se prénomme “Garage Band”. Incorporer une batterie virtuelle parmi des sonorités naturelles, ce n’est pas du tout ce qu’il y a de plus évident. Non seulement l’ensemble du disque est dynamique, le tout a été fait avec énormément et de naturel; la batterie n’a pas été programmée à outrance. Elle possède ses nuances. Ces teinte sont présentes de chansons en chansons. La réalisation laisse toute la place aux ambiances et aux textes.
Si chaque pièce possède ses moments mémorables, le tour de force qui sert de fermeture, ”Entéléchie”, est exceptionnelle avec son introduction solitaire et mélancolique au piano. “Pendant la nuit” aurait pu être une chanson de Beau Dommage tellement cette chanson évoque des images et un instant précis. Jean Francois Fortier est un excellent parolier qui dose à la fois la réflexion et la concision dans un contexte intelligent et bien mûri. Chaque mot fut placé au bon endroit; le contenu est bien précis.
Pour ma part, je préfère quand Fortier incorpore ses influences jazz à sa musique pop. C’est une question de préférences, même si ses chansons sont tellement efficaces lorsqu’elles sont plus atmosphériques.
“Le jour où j’ai changé le monde” est un incontournable pour les amateurs de chanson francophone. Dans un univers musical plutôt terne, la présence d’un Jean Francois Fortier est nécessaire.
“Le jour où j’ai changé le monde”, disponible en format physique et numérique sur Bandcamp. À classer dans votre collection de disques entre Mario Chenart et Sylvain Lelièvre.
Page Bandcamp: http://jeanfrancoisfortier.bandcamp.com
Site officiel: http://jeanfrancoisfortier.com
Jessica Jalbert – Brother Loyola
Le site musical Bandcamp révolutionne l’univers de la musique. Pour les artistes, cela permet de vendre leurs chansons et leurs disques directement aux fans, via une interface efficace, libre des contraintes des gros joueurs. Pour les amateurs, cela permet d’avoir accès à une quantité impressionnante de musique gratuite ou disponible en téléchargement volontaire. Pour les initiés, on peut y faire d’excellentes découvertes, à condition d’oser fouiller. L’albertaine Jessica Jalbert fait partie de mes coups de coeur récent.
Sur l’album “Brother Loyola”, paru le 25 octobre dernier, Jalbert explore la mort à travers son unicité musicale: un hybride folk et pop qui réunit de toutes les influences. Dès le départ, Jessica Jalbert m’a rappelé énormément Julie Doiron dans sa manière d’aborder la chanson indé. Les deux partagent cette forme de naïveté bien assumée dans l’interprétation.
“Brother Loyola” n’est pas un disque morbide. On y aborde la mortalité via des réflexions sur les instants avant la fin. La perspective de Jalbert fait du bien. Au lieu de tenter de comprendre les sentiments du deuil, elle tente de comprendre l’obsession derrière la mort, mais aussi ce besoin compulsif de la finalité.
Jessica Jalbert n’hésite pas à amener les mélomanes dans plusieurs directions. On a droit à du rock planant à violoncelle, des moments de noise pop, du rock indé et d’excellentes ballades folk. Tout cela forme une très belle unicité, la ligne directrice de “Brother Loyola” n’étant pas un genre de musique, mais une ambiance et un thème.
Jessica Jalbert et son “Brother Loyola” sont de très belles surprises.
Page Bandcamp: http://jessicajalbert.bandcamp.com/
Mute – Thunderblast
Dans l’univers du punk rock à roulette, technique et intelligent, le groupe québécois Mute est dans une classe à part. Depuis 1998, Mute a transmis sa passion de la musique sur trois albums, un EP, des spectacles partout sur la planète et en compagnie des plus grands groupes du genre.
Quelques aspects distinguent Mute des autres groupes du genre. Le bassiste et le batteur se partagent les chants, un fait qui n’est pas sans rappeler les Satanic Surfers, la grande inspiration derrière Mute. Sur leur musique rapide, ils misent sur des guitaristes virtuoses qui retiennent de la musique classique et du métal avant le punk rock californien. Mute est aussi un des groupes dont le propos est le plus concis et qui justifie pleinement l’aspect mélodique du punk à roulette.
Une précision s’impose: pour ceux qui auront usé à la corde leurs disques de Mute et qui les auront vus en spectacle, la formation transcende ces aspects. C’est un des rares groupes que j’ai toujours énormément de plaisir à écouter. ”Thunderblast” est leur troisième disque, lancé en septembre dernier.
D’entrée de jeu, nous sommes gâtés avec la pièce d’ouverture, “Bates Motel”. Un premier constat s’impose: le son de Mute a pris énormément de maturité. Dans les structures de la dizaine de chansons, l’efficacité de la formation est déconcertante par moments. Les chansons sont ajustées sur mesure: pas de ponts inutiles, pas de notes de guitares de trop, une section rythmique qui appuie parfaitement l’énergie du disque. Mute amène de nouveaux éléments dans sa manière de construire et de percevoir leur musique, pour ensuite les incorporer avec beaucoup de naturel.
Le groupe alterne entre vitesse et retenue, sans compromettre la puissance et l’énergie. Les transitions assurent énormément de cohérence de chansons en chansons et de couplets en refrains.
Les solos de guitare sont incontournables sur ce disque. Au-delà de la technique derrière un tel jeu, de la rapidité et de la précision avec laquelle les guitaristes enchaînent les notes et les gammes, ces moments exceptionnels parlent d’eux-mêmes. Mute ne place pas ses guitaristes sur un piédestal inutilement ou pour remplir un vide. Les solos de guitare font parties des chansons de manière intégrale et évoque autant que les paroles.
Mute semble retenir plutôt des Wilhelm Scream que des Satanic Surfers. L’influence permet à la formation de se renouveler et d’emprunter de nouveaux moyens pour livrer leur musique.
Pendant que la scène punk rock s’essouffle et me donne parfois raison d’être cynique, ces techniciens livrent un disque réconciliateur. “Thunderblast” est le meilleur rappel que derrière des textes sincères et l’énergie d’une chanson punk, il y a une toile où l’on interprète la musique comme on le veut.
Mute est passé bien prêt d’atteindre la perfection. “Thunderblast” est mon disque punk préféré de l’année.
Site officiel: http://www.mutepunkrock.net/
David Simard – Slower, Lower
J’habite en dehors du circuit indé montréalais. Je m’intéresse quand même à ce qui se fait là-bas parce qu’il y a énormément de bons trucs qui ressortent. Étant donné que je n’ai ni le luxe d’assister à ces concerts ou de côtoyer les intervenants de la scène indé, il m’arrive d’être de la vielle école et de découvrir des artistes au travers des palmarès de fins d’années. C’est le cas avec David Simard, britano-colombien maintenant établit dans la métropole. Avec l’aide de plusieurs tournées et mini-albums, Simard a obtenu de belles critiques et une visibilité grandissante auprès du public canadien. “Slower, Lower” est son premier disque complet.
L’écriture de Simard possède un fond folk et pop. Accompagné de musiciens jazz, il propose un des disques les plus intimes de l’année. “Slower, Lower” est basé avant tout sur d’excellentes chansons. Avec les arrangements bien épurés et en recul, on a l’impression d’écouter un pianiste dans le milieu d’une salle de spectacle enfumée et vide. David Simard me fait penser à un Tom Waits propre et poli.
“Slower, Lower” est assez atmosphérique pour créer une ambiance qui s’agence parfaitement aux émotions que David Simard transmet. En même temps, sa musique pop est porteuse de rêves au point où on se ferme les yeux pour se laisser imbiber par tout le disque. Plus “Slower, Lower” avance, plus les influences jazz avec leurs longueurs et leurs redondances sont mises de côté pour laisser place à d’excellents moments de musique de cabaret. La ballade “One Coffee, Two Coffee” est une chanson parfaite avec d’excellentes paroles, situées entre la naïveté et la sincérité.
Là où “Slower, Lower” perd sa force, c’est dans certains arrangements plus jazz. On a abordé cet aspect en oubliant de laisser la chanson dicter la façon dont on l’aborde. Il y a donc quelques redondances de trop, quelques introductions un peu trop semblables. Par ailleurs, David Simard fait partie de ce qui se fait de mieux parmi les auteurs-compositeurs. C’est également un interprète solide qui fait le lien à merveille entre ces trois facettes de l’écriture de chansons.
Page Bandcamp: http://davidsimard.bandcamp.com/